🎲 Statistiques · pour l'estimation

Chapitre 02
Décrire une variable : distribution, espérance, variance

Objectifs du chapitre

1. La distribution : la carte des possibles

Une VA est décrite par sa distribution (ou loi) : la répartition des chances entre les valeurs possibles. Pour une VA discrète (un dé, un compteur d'événements), on liste les probabilités : P(Z = 1) = 1/6, etc. — des nombres positifs qui somment à 1.

Nos capteurs vivent dans le continu : une lecture d'angle peut prendre n'importe quelle valeur réelle. La probabilité d'une valeur exacte y est nulle (P(Z = 5,000000…) = 0) — on décrit donc la loi par une densité de probabilité p(z) : une fonction dont l'aire sur un intervalle donne la probabilité d'y tomber.

P( a ≤ Z ≤ b ) = ∫ₐᵇ p(z) dz    avec  ∫ p(z) dz = 1 (aire totale)

Une densité n'est pas une probabilité : elle peut dépasser 1 (si la VA est très concentrée), et elle a une unité — l'inverse de celle de la variable (p(z) en 1/° pour un angle en degrés). Seules ses aires sont des probabilités, sans dimension. C'est le même piège que la densité spectrale du chapitre 7 : « densité » signifie toujours « quelque chose à intégrer ».

2. L'espérance : le centre de gravité

Résumer toute une distribution par quelques nombres — c'est le rôle des moments. Le premier est l'espérance E[Z], notée μ : la moyenne pondérée des valeurs possibles, chacune comptée avec sa chance.

discret : E[Z] = Σ zᵢ·P(Z = zᵢ)    continu : E[Z] = ∫ z·p(z) dz

Image mécanique : si la densité était une plaque de tôle, μ serait son centre de gravité. Interprétation fréquentielle (le pont avec le niveau réalisation du chapitre 1) : si l'on rejouait l'expérience un grand nombre de fois, la moyenne des réalisations s'approcherait de μ — c'est la loi des grands nombres, que le chapitre 8 rendra quantitative.

Sa propriété reine, utilisée sans arrêt dans tout le cours de Kalman : l'espérance est linéaire, sans aucune condition d'indépendance :

E[aZ + b] = a·E[Z] + b    E[Z₁ + Z₂] = E[Z₁] + E[Z₂]  (toujours)

3. La variance : l'étalement

Deux capteurs peuvent avoir la même moyenne et des comportements très différents : l'un colle à μ, l'autre s'en écarte largement. Le deuxième moment mesure cet étalement : la variance est la moyenne des carrés des écarts au centre.

Var[Z] = E[ (Z − μ)² ] = E[Z²] − μ²    σ = √Var[Z]  (écart-type)

Pourquoi le carré et pas la valeur absolue ? Trois raisons pratiques : le carré pénalise davantage les grands écarts, il rend le calcul différentiable (indispensable pour minimiser — le MMSE du chapitre 9), et surtout il rend les variances additives pour des variables indépendantes (chapitre 4) — la propriété qui fait tenir tout l'édifice, du √N de la marche aléatoire au +Q du filtre.

Les unités. La variance porte l'unité au carré : deg², , (m/s)². Seul l'écart-type σ partage l'unité de la variable — c'est lui qu'on lit comme un « ± », lui qu'on compare à une tolérance. Dire « le bruit est de 0,16 » sans préciser si c'est σ (0,16°) ou σ² (0,16 deg², soit σ = 0,4°) est l'erreur d'inattention la plus coûteuse du métier — un facteur arbitraire au carré dans R.

Sous transformation affine, l'écho de la linéarité — avec le carré qui apparaît :

Var[aZ + b] = a²·Var[Z]   (le b, qui translate, ne change pas l'étalement)

4. Lire une loi en ±kσ

Pour la gaussienne — qu'on justifiera au chapitre 4 — la paire (μ, σ) dit tout, et trois chiffres suffisent à raisonner :

Densité gaussienne en cloche, centrée sur μ, avec trois zones d'aires imbriquées de plus en plus claires : ±1σ contient 68 % de l'aire, ±2σ en contient 95 %, ±3σ en contient 99,7 %. L'axe horizontal est gradué en μ−3σ, μ−σ, μ, μ+σ, μ+3σ et légendé 'mesure de l'inclinomètre (°), capteur immobile'.
Figure 2.1. La règle 68–95–99,7. Pour une loi gaussienne, environ 68 % des réalisations tombent dans μ ± σ, 95 % dans μ ± 2σ, 99,7 % dans μ ± 3σ. C'est la table de conversion mentale entre « la loi » (niveau ensemble) et « ce que je vais voir à l'écran » (niveau réalisation).

Cette règle est l'outil de terrain par excellence :

Remarquez le raisonnement : la loi (ensemble) vous dit à l'avance dans quel couloir les réalisations vont tomber. C'est exactement ce que fait le filtre de Kalman quand il annonce x̂ ± √P : il trace le couloir à ±1σ dans lequel la vraie valeur se trouve avec ~68 % de chances. Une bande d'incertitude est une règle 68–95–99,7 en marche.

5. Estimer μ et σ² depuis des mesures — l'aperçu

En pratique on ne connaît pas μ et σ² : on les estime à partir de réalisations — moyenne empirique, variance empirique (celle du chapitre 16 du cours Kalman, avec le N−1 de Bessel). Mais attention, chapitre 1 : ces estimations sont elles-mêmes des réalisations de VA, avec leur propre étalement. Combien de mesures pour une estimation fiable ? C'est tout l'objet du chapitre 8. Ici, retenez seulement la hiérarchie : la loi possède μ et σ² ; les données permettent de les approcher.

Exercices

Exercice 1 — Calcul complet sur un cas discret

Un capteur de comptage renvoie 0 défaut avec probabilité 0,7, 1 défaut avec probabilité 0,2 et 2 défauts avec probabilité 0,1. Calculez E[Z], E[Z²], Var[Z] et σ.

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E[Z] = 0×0,7 + 1×0,2 + 2×0,1 = 0,4
E[Z²] = 0×0,7 + 1×0,2 + 4×0,1 = 0,6
Var[Z] = E[Z²] − (E[Z])² = 0,6 − 0,16 = 0,44   σ = √0,44 ≈ 0,66

Notez la mécanique Var = E[Z²] − μ² : souvent plus rapide que la définition, et c'est la forme qu'utilise l'algorithme de calcul en ligne (Welford, cours Kalman ch. 16, qui en est une version numériquement stabilisée).

Exercice 2 — Raisonner en σ sur votre inclinomètre

Votre inclinomètre a un bruit σ = 0,05°, capteur immobile à μ = 2,00°. (a) Dans quelle plage attendez-vous ~95 % des lectures ? (b) Une lecture à 2,30° arrive : bruit normal ou événement ? (c) Le seuil d'alarme d'une surveillance est fixé à ±0,10° autour de 2,00° : quelle fraction du temps sonnera-t-elle pour rien ?

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  • (a) μ ± 2σ = 2,00 ± 0,10° → entre 1,90 et 2,10°.
  • (b) 2,30° est à 0,30/0,05 = 6σ : quasi impossible par le seul bruit modélisé. C'est un événement réel (choc, décrochage) ou un aberrant — à gater, pas à filtrer.
  • (c) ±0,10° = ±2σ : ~5 % des lectures sortent de la bande par pur bruit — l'alarme sonnera pour rien environ 1 lecture sur 20. À 10 Hz, une fausse alarme toutes les 2 s : seuil inutilisable. D'où la règle : un seuil sur mesure brute se place à 4–5σ, ou mieux, sur la sortie filtrée (dont le σ est bien plus petit).

Exercice 3 — L'unité qui trahit

Dans un projet, vous trouvez R := 0.4; commenté « bruit inclinomètre 0,4° ». Qu'en pensez-vous, et que vaut la bonne valeur ?

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R est une variance : il doit valoir σ² = 0,4² = 0,16 deg², pas 0,4. Avec R = 0,4, le filtre croit le capteur 2,5 fois plus bruité qu'il n'est (en variance) : il le sous-pondère, lisse trop, traîne. Le bug ne plante rien — il dégrade silencieusement. Réflexe : à chaque covariance écrite, vérifier l'unité au carré.

Récapitulatif