Chapitre 03
Plusieurs variables : jointe, conditionnelle, covariance
Objectifs du chapitre
- Décrire deux VA à la fois : loi jointe, lois marginales.
- DĂ©finir l'indĂ©pendance â et savoir ce qu'elle autorise (et n'autorise pas).
- Mesurer un lien : covariance et corrĂ©lation â et leurs limites.
- Comprendre la loi conditionnelle : apprendre sur une variable en observant l'autre.
1. La loi jointe : deux variables, une seule carte
Deux VA X et Y (disons : l'erreur d'angle et l'erreur de vitesse de votre filtre Ă un instant donnĂ©) sont dĂ©crites ensemble par leur loi jointe : la densitĂ© p(x, y) qui dit oĂč tombent les couples de valeurs. Ce n'est pas la donnĂ©e des deux lois sĂ©parĂ©es : la jointe contient en plus toute l'information sur leur lien.
De la jointe, on retrouve chaque loi individuelle â la marginale â en « Ă©crasant » l'autre variable (on intĂšgre sur elle) :
Le mot vient des tableaux : la loi de X s'obtenait en sommant chaque ligne et en écrivant le total dans la marge. Marginaliser = renoncer à l'information sur l'autre variable.
2. L'indépendance : quand la carte se factorise
X et Y sont indépendantes si connaßtre l'une n'apprend rien sur l'autre. Mathématiquement, la jointe se factorise :
C'est une hypothĂšse de modĂ©lisation qu'on fait sans arrĂȘt â « le bruit de l'inclinomĂštre A est indĂ©pendant de celui de l'inclinomĂštre B », « le bruit de mesure est indĂ©pendant du bruit de process » â et elle a des consĂ©quences en or :
L'additivitĂ© des variances est la propriĂ©tĂ© la plus utilisĂ©e de tout ce cours : elle donnera le âN de la moyenne (chapitre 8), la marche alĂ©atoire (chapitre 6), le +Q de la prĂ©diction de Kalman. Ă chaque fois que deux sources de hasard indĂ©pendantes se cumulent, leurs variances s'ajoutent â jamais leurs Ă©carts-types.
Ï_total â Ïâ + Ïâ ! Deux bruits indĂ©pendants de 3° et 4° donnent Ï = â(9 + 16) = 5°, pas 7°. Les Ă©carts-types s'ajoutent « en Pythagore » (quadratiquement) â les grandes sources dominent, les petites deviennent vite nĂ©gligeables. C'est pour cela qu'amĂ©liorer le deuxiĂšme pire capteur d'une chaĂźne ne change presque rien.
3. Covariance et corrélation : mesurer le lien
Entre l'indépendance totale et la dépendance parfaite, il faut une mesure graduée. La covariance étend la variance au couple :
Lisez le produit : il est positif quand les deux Ă©carts sont du mĂȘme cĂŽtĂ© de leurs moyennes, nĂ©gatif quand ils sont de cĂŽtĂ©s opposĂ©s. Une covariance positive dit donc : « quand X est au-dessus de sa moyenne, Y tend Ă l'ĂȘtre aussi ». Sa version normalisĂ©e, la corrĂ©lation, Ă©limine les unitĂ©s :
- Ï = ±1 : lien affine parfait (connaĂźtre l'une donne l'autre exactement) ;
- Ï = 0 : dĂ©corrĂ©lĂ©es â aucun lien linĂ©aire ;
- indĂ©pendantes â dĂ©corrĂ©lĂ©es, mais la rĂ©ciproque est fausse en gĂ©nĂ©ral (un lien non linĂ©aire peut donner Ï = 0)⊠sauf pour des gaussiennes jointes, oĂč dĂ©corrĂ©lĂ© = indĂ©pendant â l'une des simplifications qui rendent le monde gaussien si confortable.
4. La loi conditionnelle : observer, c'est apprendre
Voici l'opĂ©ration qui fait tout le sel du chapitre â et du filtrage. On observe la valeur d'une variable : X = x. Que devient notre connaissance de Y ? RĂ©ponse : on dĂ©coupe la jointe le long de la tranche X = x et on renormalise. C'est la loi conditionnelle :
Le mĂ©canisme n'opĂšre que par la corrĂ©lation. Si le nuage Ă©tait rond (Ï = 0, cas gaussien), la tranche verticale aurait la mĂȘme forme partout : observer l'angle n'apprendrait rien sur la vitesse. Plus le nuage est inclinĂ© et Ă©tirĂ©, plus la tranche est dĂ©calĂ©e et fine â plus l'observation est informative. VoilĂ pourquoi le filtre de Kalman ne peut estimer une vitesse jamais mesurĂ©e que si sa matrice P porte des termes croisĂ©s angleâvitesse.
Deux remarques qui prĂ©parent la suite. D'abord, la rĂšgle de Bayes n'est que la conditionnelle Ă©crite dans les deux sens â p(y|x)·p(x) = p(x,y) = p(x|y)·p(y) â d'oĂč :
C'est elle qui permet de passer de « la loi de la mesure sachant l'Ă©tat » (le modĂšle du capteur, facile Ă Ă©crire) à « la loi de l'Ă©tat sachant la mesure » (ce qu'on veut !). Ensuite, l'espĂ©rance conditionnelle E[Y | X = x] â le centre de la tranche â sera au chapitre 9 la meilleure estimation possible de Y aprĂšs observation. Tout le filtre de Kalman est le calcul rĂ©cursif de cette espĂ©rance conditionnelle.
5. Le vecteur aléatoire et la matrice de covariance
Ă plus de deux variables, on empile tout en vecteur alĂ©atoire X = [Xâ, âŠ, Xâ]á”, de moyenne vectorielle ÎŒ et de matrice de covariance :
La diagonale porte les variances, le hors-diagonale les liens. SymĂ©trique, semi-dĂ©finie positive â et transportĂ©e par le « sandwich » A·Σ·Aá” sous toute transformation linĂ©aire. Ces objets sont dĂ©veloppĂ©s en dĂ©tail aux chapitres 2 et 3 du cours Kalman ; ici, l'essentiel est de voir qu'ils ne sont que la covariance de ce chapitre, rangĂ©e en tableau.
Exercices
Exercice 1 â Covariance Ă la main
Deux erreurs prennent, de façon Ă©quiprobable, les quatre couples de valeurs (â1, â2), (â1, 0), (+1, 0), (+1, +2). Calculez les moyennes, les variances, la covariance et la corrĂ©lation.
Voir la solution
Var[X] = (1+1+1+1)/4 = 1 Var[Y] = (4+0+0+4)/4 = 2
Cov = [(â1)(â2)+(â1)(0)+(1)(0)+(1)(2)]/4 = (2+0+0+2)/4 = 1
Ï = 1 / (1·â2) â 0,71
CorrĂ©lation forte et positive : les grands Y accompagnent les grands X. Si l'on observe X = +1, la loi conditionnelle de Y devient {0, +2} Ă©quiprobables : moyenne recentrĂ©e Ă +1 (au lieu de 0) et variance rĂ©duite Ă 1 (au lieu de 2) â la figure 3.1 en version calculable Ă la main.
Exercice 2 â AdditivitĂ©, mais pas des Ă©carts-types
Votre chaĂźne de mesure d'angle cumule trois bruits indĂ©pendants : capteur (Ï = 0,30°), CAN (Ï = 0,10°), perturbation EMI (Ï = 0,08°). (a) Quel est le Ï total ? (b) On blinde le cĂąble et l'EMI disparaĂźt : gain rĂ©el ? (c) Que vaudrait le « total » si l'on additionnait naĂŻvement les Ï ?
Voir la solution
- (a) Ï = â(0,30ÂČ + 0,10ÂČ + 0,08ÂČ) = â(0,09+0,01+0,0064) â 0,33°.
- (b) Sans EMI : â(0,09+0,01) â 0,316° â un gain de ~0,01° : quasi rien. La source dominante (0,30°) Ă©crase les autres : c'est elle qu'il faut attaquer.
- (c) NaĂŻvement 0,48° â 45 % trop pessimiste. L'addition quadratique n'est pas un dĂ©tail de puriste : elle change les dĂ©cisions (ici, « blinder le cĂąble » ne valait pas l'effort).
Exercice 3 â CorrĂ©lĂ© n'est pas causal, dĂ©corrĂ©lĂ© n'est pas indĂ©pendant
(a) Les erreurs de vos deux inclinomĂštres montent ensemble quand l'armoire chauffe. Sont-elles indĂ©pendantes ? Que faut-il en conclure pour la matrice R ? (b) Soit X uniforme sur {â1, 0, +1} et Y = XÂČ. Calculez Cov[X, Y] et concluez.
Voir la solution
- (a) Non : une cause commune (la tempĂ©rature) les fait varier ensemble â covariance positive. La matrice R des deux capteurs doit porter un terme croisĂ© ; la supposer diagonale rendrait le filtre trop confiant quand il « moyenne » les deux capteurs (il croirait moyenner deux avis indĂ©pendants alors qu'ils rĂ©pĂštent la mĂȘme erreur). C'est le cas « source commune » du chapitre 16 du cours Kalman.
- (b) E[X] = 0, E[XY] = E[XÂł] = (â1+0+1)/3 = 0, donc Cov = 0 : dĂ©corrĂ©lĂ©es. Pourtant Y est entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par X â dĂ©pendance totale, mais non linĂ©aire, invisible Ă la covariance. La covariance ne voit que les liens linĂ©aires ; seul le monde gaussien autorise le raccourci dĂ©corrĂ©lĂ© = indĂ©pendant.
Récapitulatif
- Jointe p(x,y) : la carte des couples ; marginale : on intĂšgre l'autre variable (on renonce Ă son information).
- IndĂ©pendance : p(x,y) = p(x)p(y) â Var[X+Y] = Var[X]+Var[Y] â l'additivitĂ© des variances, jamais des Ă©carts-types (addition « en Pythagore »).
- Covariance E[(XâÎŒ_X)(YâÎŒ_Y)] et corrĂ©lation Ï â [â1,1] : le lien linĂ©aire. DĂ©corrĂ©lĂ© â indĂ©pendant (sauf gaussiennes).
- Conditionnelle p(y|x) = p(x,y)/p(x) : dĂ©couper la tranche, renormaliser â recentrĂ©e et resserrĂ©e si corrĂ©lation. Bayes la renverse : du modĂšle capteur p(z|x) vers ce qu'on veut p(x|z).
- Ă n variables : vecteur alĂ©atoire, matrice ÎŁ (diag = variances, hors-diag = liens), sandwich AÎŁAá” â les objets du cours Kalman.