đŸŽČ Statistiques · pour l'estimation

Chapitre 03
Plusieurs variables : jointe, conditionnelle, covariance

L'estimation ne devient intĂ©ressante qu'Ă  plusieurs variables : un angle et une vitesse, une mesure et un Ă©tat cachĂ©. Ce chapitre installe le vocabulaire du « ensemble » Ă  plusieurs : loi jointe, indĂ©pendance, covariance, et surtout la loi conditionnelle — l'opĂ©ration « j'ai observĂ© ceci, que sais-je maintenant de cela ? » qui est le cƓur du filtrage.

Objectifs du chapitre

1. La loi jointe : deux variables, une seule carte

Deux VA X et Y (disons : l'erreur d'angle et l'erreur de vitesse de votre filtre Ă  un instant donnĂ©) sont dĂ©crites ensemble par leur loi jointe : la densitĂ© p(x, y) qui dit oĂč tombent les couples de valeurs. Ce n'est pas la donnĂ©e des deux lois sĂ©parĂ©es : la jointe contient en plus toute l'information sur leur lien.

De la jointe, on retrouve chaque loi individuelle — la marginale — en « Ă©crasant » l'autre variable (on intĂšgre sur elle) :

p(x) = ∫ p(x, y) dy    (la loi de X, tout Y confondu)

Le mot vient des tableaux : la loi de X s'obtenait en sommant chaque ligne et en écrivant le total dans la marge. Marginaliser = renoncer à l'information sur l'autre variable.

2. L'indépendance : quand la carte se factorise

X et Y sont indépendantes si connaßtre l'une n'apprend rien sur l'autre. Mathématiquement, la jointe se factorise :

p(x, y) = p(x) · p(y)   (indĂ©pendance)

C'est une hypothĂšse de modĂ©lisation qu'on fait sans arrĂȘt — « le bruit de l'inclinomĂštre A est indĂ©pendant de celui de l'inclinomĂštre B », « le bruit de mesure est indĂ©pendant du bruit de process » — et elle a des consĂ©quences en or :

E[X·Y] = E[X]·E[Y]    Var[X + Y] = Var[X] + Var[Y]  (sous indĂ©pendance)

L'additivitĂ© des variances est la propriĂ©tĂ© la plus utilisĂ©e de tout ce cours : elle donnera le √N de la moyenne (chapitre 8), la marche alĂ©atoire (chapitre 6), le +Q de la prĂ©diction de Kalman. À chaque fois que deux sources de hasard indĂ©pendantes se cumulent, leurs variances s'ajoutent — jamais leurs Ă©carts-types.

σ_total ≠ σ₁ + σ₂ ! Deux bruits indĂ©pendants de 3° et 4° donnent σ = √(9 + 16) = 5°, pas 7°. Les Ă©carts-types s'ajoutent « en Pythagore » (quadratiquement) — les grandes sources dominent, les petites deviennent vite nĂ©gligeables. C'est pour cela qu'amĂ©liorer le deuxiĂšme pire capteur d'une chaĂźne ne change presque rien.

3. Covariance et corrélation : mesurer le lien

Entre l'indépendance totale et la dépendance parfaite, il faut une mesure graduée. La covariance étend la variance au couple :

Cov[X, Y] = E[ (X − ÎŒ_X)(Y − ÎŒ_Y) ]

Lisez le produit : il est positif quand les deux Ă©carts sont du mĂȘme cĂŽtĂ© de leurs moyennes, nĂ©gatif quand ils sont de cĂŽtĂ©s opposĂ©s. Une covariance positive dit donc : « quand X est au-dessus de sa moyenne, Y tend Ă  l'ĂȘtre aussi ». Sa version normalisĂ©e, la corrĂ©lation, Ă©limine les unitĂ©s :

ρ = Cov[X, Y] / (σ_X · σ_Y)   âˆˆ [−1, +1]

4. La loi conditionnelle : observer, c'est apprendre

Voici l'opĂ©ration qui fait tout le sel du chapitre — et du filtrage. On observe la valeur d'une variable : X = x. Que devient notre connaissance de Y ? RĂ©ponse : on dĂ©coupe la jointe le long de la tranche X = x et on renormalise. C'est la loi conditionnelle :

p(y | x) = p(x, y) / p(x)   (« la loi de Y sachant que X vaut x »)
Nuage de points violets représentant la loi jointe de deux erreurs corrélées positivement (erreur d'angle en abscisse, erreur de vitesse en ordonnée), allongé le long d'une diagonale. Une droite verticale ambre marque l'observation 'erreur d'angle = z'. Le long de cette tranche, une gaussienne verte étroite représente la loi conditionnelle de l'erreur de vitesse sachant l'observation : recentrée vers le haut et resserrée par rapport à la marginale.
Figure 3.1. Le conditionnement en image. Le nuage violet est la loi jointe des erreurs (angle, vitesse) — corrĂ©lĂ©es : le nuage penche. Observer l'erreur d'angle (tranche ambre) dĂ©coupe la jointe : ce qui reste, renormalisĂ©, est la loi conditionnelle de l'erreur de vitesse (verte) — recentrĂ©e (on sait maintenant de quel cĂŽtĂ© elle penche) et resserrĂ©e (on a rĂ©duit le doute). Apprendre sur une variable qu'on n'a pas mesurĂ©e, via une variable corrĂ©lĂ©e qu'on a mesurĂ©e : c'est exactement ce que fait la correction du filtre de Kalman.

Le mĂ©canisme n'opĂšre que par la corrĂ©lation. Si le nuage Ă©tait rond (ρ = 0, cas gaussien), la tranche verticale aurait la mĂȘme forme partout : observer l'angle n'apprendrait rien sur la vitesse. Plus le nuage est inclinĂ© et Ă©tirĂ©, plus la tranche est dĂ©calĂ©e et fine — plus l'observation est informative. VoilĂ  pourquoi le filtre de Kalman ne peut estimer une vitesse jamais mesurĂ©e que si sa matrice P porte des termes croisĂ©s angle–vitesse.

Deux remarques qui prĂ©parent la suite. D'abord, la rĂšgle de Bayes n'est que la conditionnelle Ă©crite dans les deux sens — p(y|x)·p(x) = p(x,y) = p(x|y)·p(y) — d'oĂč :

p(y | x) = p(x | y) · p(y) / p(x)   (Bayes : renverser le conditionnement)

C'est elle qui permet de passer de « la loi de la mesure sachant l'Ă©tat » (le modĂšle du capteur, facile Ă  Ă©crire) Ă  « la loi de l'Ă©tat sachant la mesure » (ce qu'on veut !). Ensuite, l'espĂ©rance conditionnelle E[Y | X = x] — le centre de la tranche — sera au chapitre 9 la meilleure estimation possible de Y aprĂšs observation. Tout le filtre de Kalman est le calcul rĂ©cursif de cette espĂ©rance conditionnelle.

5. Le vecteur aléatoire et la matrice de covariance

À plus de deux variables, on empile tout en vecteur alĂ©atoire X = [X₁, 
, Xₙ]ᔀ, de moyenne vectorielle ÎŒ et de matrice de covariance :

ÎŁ = E[ (X − ÎŒ)(X − ÎŒ)ᔀ ]   :  ÎŁá”ąá”ą = Var[Xᔹ],  ÎŁá”ąâ±Œ = Cov[Xᔹ, Xⱌ]

La diagonale porte les variances, le hors-diagonale les liens. SymĂ©trique, semi-dĂ©finie positive — et transportĂ©e par le « sandwich » A·Σ·Aᔀ sous toute transformation linĂ©aire. Ces objets sont dĂ©veloppĂ©s en dĂ©tail aux chapitres 2 et 3 du cours Kalman ; ici, l'essentiel est de voir qu'ils ne sont que la covariance de ce chapitre, rangĂ©e en tableau.

Exercices

Exercice 1 — Covariance à la main

Deux erreurs prennent, de façon Ă©quiprobable, les quatre couples de valeurs (−1, −2), (−1, 0), (+1, 0), (+1, +2). Calculez les moyennes, les variances, la covariance et la corrĂ©lation.

Voir la solution
ÎŒ_X = 0  ÎŒ_Y = 0
Var[X] = (1+1+1+1)/4 = 1   Var[Y] = (4+0+0+4)/4 = 2
Cov = [(−1)(−2)+(−1)(0)+(1)(0)+(1)(2)]/4 = (2+0+0+2)/4 = 1
ρ = 1 / (1·√2) ≈ 0,71

CorrĂ©lation forte et positive : les grands Y accompagnent les grands X. Si l'on observe X = +1, la loi conditionnelle de Y devient {0, +2} Ă©quiprobables : moyenne recentrĂ©e Ă  +1 (au lieu de 0) et variance rĂ©duite Ă  1 (au lieu de 2) — la figure 3.1 en version calculable Ă  la main.

Exercice 2 — AdditivitĂ©, mais pas des Ă©carts-types

Votre chaĂźne de mesure d'angle cumule trois bruits indĂ©pendants : capteur (σ = 0,30°), CAN (σ = 0,10°), perturbation EMI (σ = 0,08°). (a) Quel est le σ total ? (b) On blinde le cĂąble et l'EMI disparaĂźt : gain rĂ©el ? (c) Que vaudrait le « total » si l'on additionnait naĂŻvement les σ ?

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  • (a) σ = √(0,30ÂČ + 0,10ÂČ + 0,08ÂČ) = √(0,09+0,01+0,0064) ≈ 0,33°.
  • (b) Sans EMI : √(0,09+0,01) ≈ 0,316° — un gain de ~0,01° : quasi rien. La source dominante (0,30°) Ă©crase les autres : c'est elle qu'il faut attaquer.
  • (c) NaĂŻvement 0,48° — 45 % trop pessimiste. L'addition quadratique n'est pas un dĂ©tail de puriste : elle change les dĂ©cisions (ici, « blinder le cĂąble » ne valait pas l'effort).

Exercice 3 — CorrĂ©lĂ© n'est pas causal, dĂ©corrĂ©lĂ© n'est pas indĂ©pendant

(a) Les erreurs de vos deux inclinomĂštres montent ensemble quand l'armoire chauffe. Sont-elles indĂ©pendantes ? Que faut-il en conclure pour la matrice R ? (b) Soit X uniforme sur {−1, 0, +1} et Y = XÂČ. Calculez Cov[X, Y] et concluez.

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  • (a) Non : une cause commune (la tempĂ©rature) les fait varier ensemble → covariance positive. La matrice R des deux capteurs doit porter un terme croisĂ© ; la supposer diagonale rendrait le filtre trop confiant quand il « moyenne » les deux capteurs (il croirait moyenner deux avis indĂ©pendants alors qu'ils rĂ©pĂštent la mĂȘme erreur). C'est le cas « source commune » du chapitre 16 du cours Kalman.
  • (b) E[X] = 0, E[XY] = E[XÂł] = (−1+0+1)/3 = 0, donc Cov = 0 : dĂ©corrĂ©lĂ©es. Pourtant Y est entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par X — dĂ©pendance totale, mais non linĂ©aire, invisible Ă  la covariance. La covariance ne voit que les liens linĂ©aires ; seul le monde gaussien autorise le raccourci dĂ©corrĂ©lĂ© = indĂ©pendant.

Récapitulatif