đŸŽČ Statistiques · pour l'estimation

Chapitre 01
Le hasard et ses deux visages

Le chapitre le plus important du cours. Presque toutes les confusions en probabilitĂ©s — y compris dans le filtre de Kalman — viennent d'un seul point mal posĂ© : la diffĂ©rence entre une variable alĂ©atoire (un objet de modĂšle) et sa rĂ©alisation (une valeur concrĂšte, observĂ©e). On prend le temps de l'installer proprement, avec votre inclinomĂštre comme fil rouge.

Objectifs du chapitre

1. Une expérience qu'on pourrait rejouer

Tout part d'une idĂ©e simple : une expĂ©rience alĂ©atoire est une expĂ©rience dont le rĂ©sultat n'est pas prĂ©visible exactement, mais qu'on pourrait — au moins en pensĂ©e — rejouer autant de fois qu'on veut. Lancer un dĂ©. Mais aussi, et c'est notre monde : lire un Ă©chantillon d'inclinomĂštre. Le capteur est immobile, l'angle vrai ne change pas, et pourtant deux lectures successives diffĂšrent : l'Ă©lectronique, la thermique, la quantification injectent une part imprĂ©visible.

Chaque « rejeu » de l'expĂ©rience produit un rĂ©sultat concret : 5,13°, puis 4,97°, puis 5,08°
 Ces valeurs s'appellent des rĂ©alisations. Elles sont ordinaires : des nombres, rien de plus.

2. La variable aléatoire : un modÚle, pas un nombre

Face Ă  ces valeurs qui fluctuent, le probabiliste fait un pas de cĂŽtĂ©. PlutĂŽt que de courir aprĂšs chaque valeur, il dĂ©crit la rĂšgle du jeu : l'objet mathĂ©matique qui dit quelles valeurs sont possibles et avec quelles chances. Cet objet est la variable alĂ©atoire (VA). On la note en majuscule — Z — et ses rĂ©alisations en minuscule — z₁, z₂, 


Z = « une lecture d'inclinomĂštre »   (le modĂšle : Z ∌ N(5, 0,25))
z₁ = 5,13°   z₂ = 4,97°   z₃ = 5,08°   (les rĂ©alisations : des nombres)

Retenez la formule : la VA est la machine, la rĂ©alisation est ce qui sort de la machine. La machine ne « vaut » rien tant qu'on ne tire pas ; et une fois qu'on a tirĂ©, la valeur obtenue n'est plus alĂ©atoire du tout — c'est un fait.

Analogie robuste : la VA est au nombre ce que le plan d'une piĂšce est Ă  la piĂšce usinĂ©e. Le plan (avec ses tolĂ©rances) dĂ©crit toutes les piĂšces conformes possibles ; chaque piĂšce sortie de la machine en est une rĂ©alisation, avec ses cotes prĂ©cises. Personne ne confond le plan et la piĂšce — il ne faut pas davantage confondre Z et z₁.

3. Les deux niveaux de description

Cette distinction fonde deux niveaux auxquels on peut dĂ©crire la mĂȘme situation — et le grand art est de toujours savoir Ă  quel niveau on parle.

À gauche, une quinzaine de signaux temporels d'un capteur immobile : quatorze en gris (les rĂ©alisations qui auraient pu se produire) et une en vert (celle que le capteur a rĂ©ellement produite), toutes fluctuant autour d'une moyenne ÎŒ. Une coupe verticale ambre est tracĂ©e Ă  un instant donnĂ©. À droite, l'histogramme vertical des valeurs prises Ă  cet instant par toutes les rĂ©alisations, Ă©pousant une gaussienne violette : c'est la loi, le niveau ensemble.
Figure 1.1. Les deux visages du mĂȘme capteur. À gauche, le niveau rĂ©alisation : des signaux dans le temps — la verte est celle que vous observez, les grises sont celles que le hasard aurait pu produire Ă  la place. À droite, le niveau ensemble : si l'on coupe Ă  un instant donnĂ© et qu'on regarde oĂč tombent toutes les rĂ©alisations possibles, on obtient la loi (ici une gaussienne). La loi ne « vit » pas dans le temps : elle dĂ©crit l'Ă©ventail des possibles Ă  chaque instant.

On ne « convertit » jamais un niveau en l'autre. Il n'existe pas d'opĂ©ration qui transforme une VA en rĂ©alisation temporelle — les deux coexistent. La question « comment passe-t-on de la variable alĂ©atoire Ă  la rĂ©alisation ? » a une rĂ©ponse en un mot : en tirant (l'expĂ©rience a lieu, la nature tire une valeur). Et dans l'autre sens : en observant beaucoup de rĂ©alisations, on peut estimer la loi (ce sera le chapitre 8) — mais on ne la « voit » jamais directement.

4. Classer les grandeurs : l'exercice réflexe

Prenons votre problĂšme type — un inclinomĂštre bruitĂ©, un filtre qui estime — et classons chaque grandeur. Ce tableau est Ă  relire jusqu'Ă  ce qu'il devienne un rĂ©flexe.

GrandeurNiveauNature
L'angle vrai Ξ Ă  l'instant krĂ©alisationune valeur — inconnue de vous, mais unique et bien dĂ©finie
La lecture zₖ = 5,13° affichĂ©erĂ©alisationun nombre observĂ© — plus rien d'alĂ©atoire une fois lu
« La lecture Zₖ » avant de la lireensembleune VA : l'Ă©ventail de ce que le capteur peut afficher
Le bruit vₖ qui a rĂ©ellement entachĂ© zₖrĂ©alisationune valeur tirĂ©e — jamais observable sĂ©parĂ©ment
La variance R = σÂČ du bruitensembleun paramĂštre de la loi — un fait du capteur, pas d'un tirage
L'estimĂ© x̂ₖ du filtrerĂ©alisationun nombre calculĂ© Ă  partir des mesures observĂ©es
La covariance Pₖ du filtreensemblel'Ă©talement des erreurs sur tous les mondes possibles
La moyenne de 1000 lecturesles deux !le nombre calculĂ© est une rĂ©alisation
 de la VA « moyenne de 1000 lectures » (chapitre 8)

La derniĂšre ligne est subtile et capitale : une quantitĂ© calculĂ©e Ă  partir de rĂ©alisations est elle-mĂȘme la rĂ©alisation d'une VA (si on rejouait l'expĂ©rience, le calcul donnerait un autre nombre). C'est la clĂ© de toute la statistique — on y consacrera le chapitre 8.

Le test des deux questions. Devant une grandeur, demandez : « si je rejouais l'expĂ©rience, cette grandeur changerait-elle ? » Si oui → il existe une VA derriĂšre, et ce que vous avez sous les yeux en est une rĂ©alisation. Puis : « ce que je manipule, est-ce la valeur ou la description de ses possibles ? » La valeur = niveau rĂ©alisation ; la description (loi, moyenne, variance) = niveau ensemble.

5. OĂč vit chaque niveau en pratique

Le vocabulaire garde la trace de cette dualitĂ© : on parle de moyenne d'ensemble (sur tous les mondes possibles, Ă  un instant donnĂ©) et de moyenne temporelle (le long d'une seule rĂ©alisation). Les deux ne coĂŻncident pas toujours — la question de savoir quand elles coĂŻncident (l'ergodicitĂ©) sera au cƓur du chapitre 5, et c'est elle qui justifie qu'on puisse mesurer un R (objet d'ensemble) Ă  partir d'un seul enregistrement (une rĂ©alisation).

Exercices

Exercice 1 — Classer sans se tromper

Pour chaque grandeur, dites si c'est une rĂ©alisation, un objet d'ensemble, ou la rĂ©alisation d'une VA « calculĂ©e » : (a) la tempĂ©rature affichĂ©e Ă  l'instant par la sonde de l'armoire ; (b) le σ = 0,4° Ă©crit sur la datasheet de l'inclinomĂštre ; (c) la NIS calculĂ©e au cycle k par votre filtre ; (d) la matrice Q de votre modĂšle ; (e) l'erreur x − x̂ commise Ă  cet instant par le filtre.

Voir la solution
  • (a) RĂ©alisation : un nombre observĂ©.
  • (b) Ensemble : un paramĂštre de la loi du bruit — il ne change pas d'un tirage Ă  l'autre.
  • (c) RĂ©alisation d'une VA calculĂ©e : le nombre yÂČ/S obtenu ce cycle-ci est un tirage de la VA « NIS », dont la loi (χÂČ, niveau ensemble) sert justement de rĂ©fĂ©rence pour juger la cohĂ©rence.
  • (d) Ensemble : la covariance du bruit de process, un paramĂštre du modĂšle.
  • (e) RĂ©alisation : une valeur prĂ©cise
 que vous ne connaĂźtrez jamais (il faudrait connaĂźtre x). Vous ne connaissez que sa loi : moyenne nulle (si le filtre est non biaisĂ©) et covariance P.

Exercice 2 — Le capteur rejouĂ©

Votre inclinomĂštre immobile affiche z₁ = 5,13°. Un collĂšgue dĂ©clare : « la probabilitĂ© que z₁ dĂ©passe 5° est de 40 % ». Que rĂ©pondez-vous, en distinguant les niveaux ?

Voir la solution

z₁ est une rĂ©alisation : elle vaut 5,13°, point. Elle dĂ©passe 5° avec certitude — la probabilitĂ© n'a pas de sens pour un nombre dĂ©jĂ  observĂ©. La phrase correcte au niveau ensemble serait : « la probabilitĂ© qu'une lecture Z (avant de la faire) dĂ©passe 5° est de 40 % » — un Ă©noncĂ© sur la VA, c'est-Ă -dire sur la population de toutes les lectures possibles. Le glissement entre les deux formulations paraĂźt anodin ; c'est pourtant lui qui rend les chapitres de probabilitĂ© incomprĂ©hensibles quand on le laisse passer.

Exercice 3 — OĂč est la VA ?

Dans la prĂ©diction du filtre de Kalman, on Ă©crit x⁻ = F·x̂ (des nombres) puis P⁻ = F·P·Fᔀ + Q (des matrices). Aucun bruit w n'apparaĂźt dans le calcul. OĂč est-il passĂ© ?

Voir la solution

Le bruit w est une VA dont on ne connaĂźtra jamais la rĂ©alisation. Le filtre l'utilise donc par sa loi seulement : sa moyenne (nulle) ne dĂ©place pas x⁻ — c'est pourquoi il « disparaĂźt » de la premiĂšre Ă©quation — et sa covariance Q vient gonfler P⁻ dans la seconde. Les deux Ă©quations travaillent Ă  deux niveaux diffĂ©rents : la premiĂšre avance le pari (rĂ©alisation calculĂ©e), la seconde avance le doute (objet d'ensemble). C'est exactement la lecture Ă  avoir des chapitres 6.2 et 6.3 du cours Kalman.

Récapitulatif