Chapitre 01
Le hasard et ses deux visages
Objectifs du chapitre
- DĂ©finir expĂ©rience alĂ©atoire, variable alĂ©atoire, rĂ©alisation â et ne plus jamais les confondre.
- Comprendre les deux niveaux de description : le niveau ensemble (la loi) et le niveau réalisation (les valeurs observées).
- Savoir classer chaque grandeur d'un problĂšme de capteur dans son niveau.
- Voir oĂč chaque niveau « vit » en pratique : le modĂšle, la simulation, la mesure.
1. Une expérience qu'on pourrait rejouer
Tout part d'une idĂ©e simple : une expĂ©rience alĂ©atoire est une expĂ©rience dont le rĂ©sultat n'est pas prĂ©visible exactement, mais qu'on pourrait â au moins en pensĂ©e â rejouer autant de fois qu'on veut. Lancer un dĂ©. Mais aussi, et c'est notre monde : lire un Ă©chantillon d'inclinomĂštre. Le capteur est immobile, l'angle vrai ne change pas, et pourtant deux lectures successives diffĂšrent : l'Ă©lectronique, la thermique, la quantification injectent une part imprĂ©visible.
Chaque « rejeu » de l'expérience produit un résultat concret : 5,13°, puis 4,97°, puis 5,08°⊠Ces valeurs s'appellent des réalisations. Elles sont ordinaires : des nombres, rien de plus.
2. La variable aléatoire : un modÚle, pas un nombre
Face Ă ces valeurs qui fluctuent, le probabiliste fait un pas de cĂŽtĂ©. PlutĂŽt que de courir aprĂšs chaque valeur, il dĂ©crit la rĂšgle du jeu : l'objet mathĂ©matique qui dit quelles valeurs sont possibles et avec quelles chances. Cet objet est la variable alĂ©atoire (VA). On la note en majuscule â Z â et ses rĂ©alisations en minuscule â zâ, zâ, âŠ
zâ = 5,13° zâ = 4,97° zâ = 5,08° (les rĂ©alisations : des nombres)
Retenez la formule : la VA est la machine, la rĂ©alisation est ce qui sort de la machine. La machine ne « vaut » rien tant qu'on ne tire pas ; et une fois qu'on a tirĂ©, la valeur obtenue n'est plus alĂ©atoire du tout â c'est un fait.
Analogie robuste : la VA est au nombre ce que le plan d'une piĂšce est Ă la piĂšce usinĂ©e. Le plan (avec ses tolĂ©rances) dĂ©crit toutes les piĂšces conformes possibles ; chaque piĂšce sortie de la machine en est une rĂ©alisation, avec ses cotes prĂ©cises. Personne ne confond le plan et la piĂšce â il ne faut pas davantage confondre Z et zâ.
3. Les deux niveaux de description
Cette distinction fonde deux niveaux auxquels on peut dĂ©crire la mĂȘme situation â et le grand art est de toujours savoir Ă quel niveau on parle.
- Le niveau réalisation : ce qui se passe dans ce monde-ci. Une exécution, une série temporelle, des valeurs concrÚtes. C'est le monde de vos mesures, de vos enregistrements, de la valeur vraie de l'angle à cet instant.
- Le niveau ensemble : la description de tous les mondes possibles. La loi, la moyenne, la variance. C'est le monde du modĂšle â et, on le verra, celui des matrices P, Q, R du filtre de Kalman.
On ne « convertit » jamais un niveau en l'autre. Il n'existe pas d'opĂ©ration qui transforme une VA en rĂ©alisation temporelle â les deux coexistent. La question « comment passe-t-on de la variable alĂ©atoire Ă la rĂ©alisation ? » a une rĂ©ponse en un mot : en tirant (l'expĂ©rience a lieu, la nature tire une valeur). Et dans l'autre sens : en observant beaucoup de rĂ©alisations, on peut estimer la loi (ce sera le chapitre 8) â mais on ne la « voit » jamais directement.
4. Classer les grandeurs : l'exercice réflexe
Prenons votre problĂšme type â un inclinomĂštre bruitĂ©, un filtre qui estime â et classons chaque grandeur. Ce tableau est Ă relire jusqu'Ă ce qu'il devienne un rĂ©flexe.
| Grandeur | Niveau | Nature |
|---|---|---|
| L'angle vrai Ξ Ă l'instant k | rĂ©alisation | une valeur â inconnue de vous, mais unique et bien dĂ©finie |
| La lecture zâ = 5,13° affichĂ©e | rĂ©alisation | un nombre observĂ© â plus rien d'alĂ©atoire une fois lu |
| « La lecture Zâ » avant de la lire | ensemble | une VA : l'Ă©ventail de ce que le capteur peut afficher |
| Le bruit vâ qui a rĂ©ellement entachĂ© zâ | rĂ©alisation | une valeur tirĂ©e â jamais observable sĂ©parĂ©ment |
| La variance R = ÏÂČ du bruit | ensemble | un paramĂštre de la loi â un fait du capteur, pas d'un tirage |
| L'estimĂ© xÌâ du filtre | rĂ©alisation | un nombre calculĂ© Ă partir des mesures observĂ©es |
| La covariance Pâ du filtre | ensemble | l'Ă©talement des erreurs sur tous les mondes possibles |
| La moyenne de 1000 lectures | les deux ! | le nombre calculé est une réalisation⊠de la VA « moyenne de 1000 lectures » (chapitre 8) |
La derniĂšre ligne est subtile et capitale : une quantitĂ© calculĂ©e Ă partir de rĂ©alisations est elle-mĂȘme la rĂ©alisation d'une VA (si on rejouait l'expĂ©rience, le calcul donnerait un autre nombre). C'est la clĂ© de toute la statistique â on y consacrera le chapitre 8.
Le test des deux questions. Devant une grandeur, demandez : « si je rejouais l'expĂ©rience, cette grandeur changerait-elle ? » Si oui â il existe une VA derriĂšre, et ce que vous avez sous les yeux en est une rĂ©alisation. Puis : « ce que je manipule, est-ce la valeur ou la description de ses possibles ? » La valeur = niveau rĂ©alisation ; la description (loi, moyenne, variance) = niveau ensemble.
5. OĂč vit chaque niveau en pratique
- Sur la machine (le PLC, le capteur) : tout est rĂ©alisation. Le capteur produit des nombres ; le filtre calcule des nombres (xÌ)⊠et propage aussi, en parallĂšle, des objets de niveau ensemble (P) qui dĂ©crivent son incertitude. Deux rĂ©currences cĂŽte Ă cĂŽte : l'une avance le pari, l'autre avance le doute.
- Dans le modĂšle (sur papier) : tout est ensemble. Quand on Ă©crit zâ = Ξâ + vâ, vâ ⌠N(0, R), on dĂ©crit la rĂšgle qui gouverne toutes les exĂ©cutions possibles.
- En simulation : on fait les deux ! Le simulateur tire des rĂ©alisations (une vĂ©ritĂ© terrain, des bruits) â c'est le seul endroit oĂč l'on fabrique explicitement des rĂ©alisations Ă partir de la loi. Puis on donne les mesures simulĂ©es au filtre et on vĂ©rifie que ses objets d'ensemble (P) dĂ©crivent bien la dispersion rĂ©elle des erreurs. Toutes les figures de ce cours sont fabriquĂ©es ainsi.
Le vocabulaire garde la trace de cette dualitĂ© : on parle de moyenne d'ensemble (sur tous les mondes possibles, Ă un instant donnĂ©) et de moyenne temporelle (le long d'une seule rĂ©alisation). Les deux ne coĂŻncident pas toujours â la question de savoir quand elles coĂŻncident (l'ergodicitĂ©) sera au cĆur du chapitre 5, et c'est elle qui justifie qu'on puisse mesurer un R (objet d'ensemble) Ă partir d'un seul enregistrement (une rĂ©alisation).
Exercices
Exercice 1 â Classer sans se tromper
Pour chaque grandeur, dites si c'est une rĂ©alisation, un objet d'ensemble, ou la rĂ©alisation d'une VA « calculĂ©e » : (a) la tempĂ©rature affichĂ©e Ă l'instant par la sonde de l'armoire ; (b) le Ï = 0,4° Ă©crit sur la datasheet de l'inclinomĂštre ; (c) la NIS calculĂ©e au cycle k par votre filtre ; (d) la matrice Q de votre modĂšle ; (e) l'erreur x â xÌ commise Ă cet instant par le filtre.
Voir la solution
- (a) Réalisation : un nombre observé.
- (b) Ensemble : un paramĂštre de la loi du bruit â il ne change pas d'un tirage Ă l'autre.
- (c) RĂ©alisation d'une VA calculĂ©e : le nombre yÂČ/S obtenu ce cycle-ci est un tirage de la VA « NIS », dont la loi (ÏÂČ, niveau ensemble) sert justement de rĂ©fĂ©rence pour juger la cohĂ©rence.
- (d) Ensemble : la covariance du bruit de process, un paramĂštre du modĂšle.
- (e) Réalisation : une valeur précise⊠que vous ne connaßtrez jamais (il faudrait connaßtre x). Vous ne connaissez que sa loi : moyenne nulle (si le filtre est non biaisé) et covariance P.
Exercice 2 â Le capteur rejouĂ©
Votre inclinomĂštre immobile affiche zâ = 5,13°. Un collĂšgue dĂ©clare : « la probabilitĂ© que zâ dĂ©passe 5° est de 40 % ». Que rĂ©pondez-vous, en distinguant les niveaux ?
Voir la solution
zâ est une rĂ©alisation : elle vaut 5,13°, point. Elle dĂ©passe 5° avec certitude â la probabilitĂ© n'a pas de sens pour un nombre dĂ©jĂ observĂ©. La phrase correcte au niveau ensemble serait : « la probabilitĂ© qu'une lecture Z (avant de la faire) dĂ©passe 5° est de 40 % » â un Ă©noncĂ© sur la VA, c'est-Ă -dire sur la population de toutes les lectures possibles. Le glissement entre les deux formulations paraĂźt anodin ; c'est pourtant lui qui rend les chapitres de probabilitĂ© incomprĂ©hensibles quand on le laisse passer.
Exercice 3 â OĂč est la VA ?
Dans la prĂ©diction du filtre de Kalman, on Ă©crit xâ» = F·xÌ (des nombres) puis Pâ» = F·P·Fá” + Q (des matrices). Aucun bruit w n'apparaĂźt dans le calcul. OĂč est-il passĂ© ?
Voir la solution
Le bruit w est une VA dont on ne connaĂźtra jamais la rĂ©alisation. Le filtre l'utilise donc par sa loi seulement : sa moyenne (nulle) ne dĂ©place pas xâ» â c'est pourquoi il « disparaĂźt » de la premiĂšre Ă©quation â et sa covariance Q vient gonfler Pâ» dans la seconde. Les deux Ă©quations travaillent Ă deux niveaux diffĂ©rents : la premiĂšre avance le pari (rĂ©alisation calculĂ©e), la seconde avance le doute (objet d'ensemble). C'est exactement la lecture Ă avoir des chapitres 6.2 et 6.3 du cours Kalman.
Récapitulatif
- Expérience aléatoire : rejouable, résultat imprévisible. Réalisation : le résultat concret d'un rejeu (un nombre). Variable aléatoire : la rÚgle qui décrit tous les résultats possibles (la machine, pas ce qui en sort).
- Deux niveaux : rĂ©alisation (ce monde-ci â mesures, valeurs vraies, estimĂ©s) et ensemble (tous les mondes possibles â lois, moyennes, variances, P/Q/R).
- On ne convertit pas un niveau en l'autre : on tire (loi â valeur, ce que fait la nature ou un simulateur) ou on estime (valeurs â loi, chapitre 8).
- Une grandeur calculée à partir de mesures est la réalisation d'une VA : elle aurait été différente dans un autre monde. C'est le fondement de la statistique.
- Dans le filtre de Kalman : xÌ avance le pari (niveau rĂ©alisation), P avance le doute (niveau ensemble) â deux rĂ©currences en parallĂšle.