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Chapitre 06
Accumuler le hasard : marche aléatoire et dérive

Que se passe-t-il quand on intègre du bruit — quand chaque cycle ajoute son petit hasard au précédent ? Réponse : une marche aléatoire, l'objet qui explique la dérive d'un gyromètre, la croissance de l'incertitude d'une prédiction… et la matrice Q du filtre de Kalman. C'est aussi l'exemple parfait de processus non stationnaire.

Objectifs du chapitre

1. La construction : sommer des tirages

Partons d'un bruit blanc {Wₖ} (chapitre 5) de variance σ², et accumulons-le :

X₀ = 0    Xₖ = Xₖ₋₁ + Wₖ    ⟹   Xₙ = W₁ + W₂ + … + Wₙ

C'est la marche aléatoire : à chaque pas, on repart d'où l'on est et on ajoute un hasard neuf. Physiquement, c'est le schéma de toute intégration de bruit : un gyromètre dont on intègre la vitesse angulaire (et son bruit) pour obtenir un angle ; une prédiction de filtre qui s'empile cycle après cycle sans mesure pour la recaler ; un biais thermique qui se promène.

2. La loi de croissance : Var = N·σ²

Le calcul tient en trois lignes, avec les outils des chapitres 2 et 3 :

E[Xₙ] = E[W₁] + … + E[Wₙ] = 0   (linéarité, bruits centrés)
Var[Xₙ] = Var[W₁] + … + Var[Wₙ]   (additivité : les Wₖ sont indépendants)
         = N·σ²   ⟹   écart-type = σ·√N

Tout le théorème est dans la deuxième ligne : l'additivité des variances pour des bruits indépendants. Aucun terme croisé ne vient s'y glisser, précisément parce que le bruit est blanc (décorrélé d'un pas à l'autre).

Une trentaine de marches aléatoires partant toutes de zéro, en gris, s'éventaillent au fil des pas ; l'une est surlignée en vert. Deux paires de courbes violettes en racine carrée de N encadrent l'éventail : plus ou moins sigma racine de N (trait plein) et plus ou moins deux sigma racine de N (tirets). L'annotation indique que chaque pas ajoute un petit bruit, que les variances s'additionnent (Var = N sigma carré) et que l'étalement croît en racine de N — l'origine de la dérive et du Q du filtre de Kalman.
Figure 6.1. Trente réalisations de la même marche aléatoire. Aucune trajectoire ne « revient » systématiquement vers zéro ; l'éventail s'élargit, exactement contenu dans l'enveloppe ±σ√N / ±2σ√N (violet), calculée — pas dessinée. Relisez les deux niveaux : chaque trajectoire est erratique (réalisation) ; l'enveloppe est parfaitement régulière (ensemble). Le hasard est indescriptible trajectoire par trajectoire, et limpide en loi.

Le résultat mérite d'être médité : l'étalement croît, mais seulement en √N — pas en N. Les hasards successifs se compensent partiellement (il y a autant de pas positifs que négatifs en moyenne) ; ce qui reste est la racine du nombre de pas. Doubler la durée ne double pas la dérive : il la multiplie par √2 ≈ 1,4.

La marche aléatoire est non stationnaire : sa variance dépend du temps (N·σ²). Aucun « σ du signal » unique ne la décrit — demander « quel est l'écart-type de la dérive ? » n'a de sens qu'accompagné d'une durée. C'est le piège de la variance naïve du chapitre 16 du cours Kalman : sur une fenêtre longue, elle « mesure » une variance qui grossit avec la fenêtre, parce qu'elle mesure une marche aléatoire, pas un bruit stationnaire.

3. Applications directes à vos capteurs

3.1 La dérive du gyromètre

Un gyromètre mesure une vitesse angulaire avec un bruit blanc de densité σ_ω par échantillon. L'angle obtenu en intégrant est une marche aléatoire de pas σ_ω·dt : après N cycles (durée t = N·dt), l'erreur d'angle a pour écart-type

σ_angle(t) = σ_ω·dt·√N = σ_ω·√(dt·t)   — croissance en √t

C'est le fameux angle random walk des datasheets IMU (donné en °/√h : l'unité elle-même contient la racine du temps !). Un gyromètre seul dérive inévitablement ; aucune qualité d'intégration numérique n'y changera rien — c'est une loi de probabilité, pas un défaut d'implémentation.

3.2 Le Q du filtre de Kalman

La prédiction du filtre, entre deux mesures, est une intégration du modèle plus son bruit : chaque cycle ajoute Q à la covariance — c'est exactement « Var[Xₙ] = N·σ² », écrit en matrices (P ← P + Q répété N fois pour une dynamique triviale). La dent de scie de l'incertitude entre deux fixes caméra (cours Kalman, ch. 13 et 15) est une enveloppe de marche aléatoire, et sa retombée à chaque mesure est la seule chose qui l'empêche de croître sans fin.

La règle d'or de la fusion de capteurs découle de ce chapitre : un capteur intégrateur (gyromètre, odométrie, modèle prédictif) est précis à court terme mais dérive en √t ; un capteur absolu (inclinomètre, caméra, GPS) est bruité à court terme mais ne dérive jamais. Ni l'un ni l'autre ne suffit ; leur fusion donne le meilleur des deux — précis à court terme et borné à long terme. Toute la Partie E du cours Kalman est une déclinaison de cette phrase.

4. Vers le continu : le processus de Wiener

En laissant le pas de temps tendre vers zéro (avec la bonne normalisation), la marche aléatoire devient le processus de Wiener (mouvement brownien) : la version temps-continu, de variance q̃·t est une densité de variance par seconde. C'est lui qui se cache derrière la dérivation « CWNA » de la matrice Q (l'intégrale ∫ Φ L q̃ Lᵀ Φᵀ dτ) : intégrer un bruit blanc continu sur dt donne une variance q̃·dt sur la vitesse — la marche aléatoire de ce chapitre, écrite en continu. Le chapitre 7 donne l'autre moitié du vocabulaire continu : la densité spectrale.

Exercices

Exercice 1 — Chiffrer une dérive

Un gyromètre échantillonné à dt = 10 ms a un bruit blanc de σ_ω = 0,05 °/s par échantillon. Quel est l'écart-type de l'erreur d'angle intégrée après (a) 1 s, (b) 1 min, (c) 10 min ? À partir de quand dépasse-t-elle le bruit d'un inclinomètre absolu de σ = 0,4° ?

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Pas de la marche : σ_pas = σ_ω·dt = 5·10⁻⁴ ° ; N = t/dt = 100·t. Donc σ_angle = 5·10⁻⁴·√(100·t) = 5·10⁻³·√t (t en secondes) :

(a) t = 1 s : 0,005°   (b) t = 60 s : 0,039°   (c) t = 600 s : 0,122°

Elle atteint 0,4° quand √t = 0,4/0,005 = 80, soit t = 6400 s ≈ 1 h 45. Le gyromètre est donc largement meilleur que l'inclinomètre pendant de longues minutes — puis inexorablement pire. D'où la fusion : gyromètre pour la dynamique, inclinomètre pour recaler.

Exercice 2 — L'enveloppe et les deux niveaux

Sur la figure 6.1, une trajectoire particulière sort brièvement de l'enveloppe ±2σ√N vers N ≈ 250 puis y revient. Un collègue y voit une « force de rappel » qui ramène les marches vers zéro. Qu'en dites-vous ?

Voir la solution

Il n'y a aucune force de rappel : chaque pas est un tirage neuf, centré, ignorant tout de la position courante (le processus n'a pas de mémoire de niveau — seule la position s'accumule). L'enveloppe est un objet d'ensemble : elle dit que ~95 % des trajectoires sont dedans à chaque N, pas qu'une trajectoire donnée y est confinée ni rappelée. Une trajectoire peut s'écarter, revenir, repartir — par pur hasard. Confondre l'enveloppe (loi) avec un comportement individuel (réalisation) est exactement l'erreur de niveaux du chapitre 1 — la même qui fait croire qu'après cinq « pile », « face » devient plus probable.

Exercice 3 — Pourquoi Q borne le gain du filtre

Dans un filtre de Kalman en régime permanent, l'incertitude P se stabilise au lieu de croître en √N. Qu'est-ce qui, dans le cycle du filtre, « casse » la marche aléatoire ? Que se passerait-il si les mesures s'arrêtaient ?

Voir la solution

La correction. La prédiction seule est une marche aléatoire d'incertitude (P ← F P Fᵀ + Q : ça ne fait que croître) ; chaque mesure retranche de l'incertitude (P ← (I−KH)P). Le régime permanent est l'équilibre entre l'accumulation (ce chapitre) et le recalage. Si les mesures s'arrêtent, l'équilibre casse : P repart en croissance de marche aléatoire — c'est exactement la dent de scie qui gonfle pendant le « dropout » du chapitre 13 du cours Kalman, et la raison de surveiller P en exploitation.

Récapitulatif